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Merci d'être venus, merci d'avoir raconté, marché, partagé, dessiné, construit, d'avoir tous participé à cette rencontre publique sur le thème du travail. On vous avait promis un compte rendu, il a mis un peu de temps mais le voici.

Bataville, cité industrielle construite autour du travail, reflet d'une époque révolue, s’est fait le 22 avril dernier support à la réflexion autour de l'émergence de nouveaux rapports au travail.
Quelles nouvelles manières de travailler ? Quelles transformations ? Quel avenir pour le travail en milieu rural ? Il faut "créer de l'emploi", "ramener de la vie", "redonner envie". Comment ?

RP#2. Nouveaux territoires du travail

Le dernier pas est aussi le premier

La rencontre commence à l’atelier, à l’entrée de l’usine, sous ce portique qui a vu passer des milliers de salariés par jour, sous son l’horloge figée qui ne compte plus les minutes de travail s’écouler.

C’est là et par une note douloureuse que Jean Paul Leroy, gérant du dépôt LPDE sur le site de l’usine et maire de Moussey, introduit l’après-midi, avant de nous accueillir un peu plus tard dans ses impressionnants locaux tout récemment recouverts d’une toiture de panneaux photovoltaïques. En effet, « cette rencontre sur le travail coïncide malheureusement avec une deuxième page Bata qui se tourne. Ce mois de mai 2016 voit se profiler la disparition presque complète de la marque Bata en Europe. Bata France c’est fini. Bata Suisse s’arrête en Juillet. Et notre activité (plateforme logistique pour Bata France) va disparaître complètement. » Le site est en deuil, l’immense dépôt vide de ses boites de chaussures fait mal au cœur, c’est là que nous avons décidé d’organiser cette rencontre. Comme le dira Daria Lippi, de la Fabrique Autonome des Acteurs, un peu plus tard, « le dernier pas c’est aussi le premier ».

Premiers pas aussi pour l’Atelier NA, jeune collectif d’architectes strasbourgeois, témoins d’une génération qui se cherche d’autres modèles, d’autres façons de s’organiser pour travailler comme ils le souhaitent « dans un monde où cette génération ne trouve plus de travail ». Pour construire le prototype d’une table de ping-pong en matériaux de récupération pour l’association Ping Sans Frontières, ils ont choisi Bataville. On y fabriquait des prototypes de chaussures, on y dessinait des plans de magasins, de meubles, on y construisait logements, ateliers ou machines innovantes, on y réinventait en continu. Aujourd’hui, Bataville continue de se faire laboratoire d’idées nouvelles.

Serge Maxant, gérant de la PME PROCAL, installée dans l’ancienne tannerie avec sa vingtaine de salariés, fait partie des pionniers de l’après-Bata, et sa société n’est pas non plus en reste lorsqu’il s’agit d’innover. « On fabrique des produits qui n’existaient pas, pour des clients qui ne les utilisaient pas, avec des machines qui n’existaient pas ». Ses machines, adaptées in situ, permettent la mise en forme de carton ondulé pour fabriquer des protections de calage, des emballages anti-chocs qu’il fournit à un bassin de clients locaux, une activité de niche qui se développe aussi à l’Ouest, en Vendée, sur le même modèle. Pourquoi avoir installé son entreprise là, à Bataville ? « En 2002 on m’a dit : viens, y’a une piscine ! Aujourd’hui il n’y a plus de piscine mais je reste là parce que c’est un lieu unique. Il y a comme un phénomène irrationnel qui motive les gens à rester. » Aujourd’hui c’est sa fille, Lucie Maxant, nouvellement arrivée dans l’entreprise, qui nous présente les produits cartonnés. A venir avec « la nouvelle génération », l’élaboration d’un site internet, qui permettra de communiquer sur les réalisations de l’entreprise au-delà du bouche à oreille.

Pour un acteur, c’est plus compliqué de montrer ce qu’on fait. Pas de carton plié pour faire comprendre en quelques instants la finalité du métier. Alors Daria Lippi et Juliette Salmon nous proposent un « aperçu incorporé » de ce que c’est que le travail de la Fabrique Autonome des Acteurs. L’exercice des 8 pas, c’est 8 pas en avant, demi-tour, 7 pas, demi-tour, 6 pas, demi-tour, … jusqu’à 1 pas, demi-tour, 1 pas, demi-tour, 2 pas, et on remonte jusqu’à 8. La difficulté c’est que nous sommes 30, et qu’il faut le faire tous en même temps. Se concentrer, écouter, sentir les autres, lutter contre l’automatisme qui prend le dessus et te perd, faire groupe, s’encourager pour arriver tous au bout, « il n’y a pas d’erreur ». Pas si simple. C’était un aperçu. La FAA se questionne en effet sur la façon de transmettre, de qualifier ces savoirs non formels qui constituent le travail de l’acteur. Comment retrouver/fabriquer des outils, constituer un vocabulaire commun pour partager au mieux la pratique ? « On n’aura pas de solution, mais on essaye de mettre en place des processus. »

Suite à ces actions et discussions, une remarque fuse dans le public. C'est Gaël Leveugle, membre de la CIP (Coordination des Intermittents et Précaires). Aborder la question du travail de l’acteur permet d’évoquer la relation entre travail et emploi. En effet, il parait évident dans le cas de l’acteur que l’emploi ne recouvre pas le travail. « Suite à l’idée d’un copain, tu peux avoir l’idée d’un personnage, et le développer hors de ton temps de travail ». C’est pour cela qu’a été pensé l’intermittence, le droit au chômage. Mais ne pourrait-on pas se poser la question ailleurs que dans le champ des artistes interprètes ?

RP#2. Nouveaux territoires du travail

Travail, passions, collaborations

D’ailleurs, qu’entend-t-on par travail ? De quoi parle-t-on quand on parle de travail ? Simon Paye, sociologue du travail à l’Université de Lorraine, tente un pas de côté sociologique pour nous éclairer sur le sujet. La forme la plus généralisée du travail aujourd’hui est le salariat, apparu il y a seulement 150 ans. Dans un premier temps, il signifiait tout simplement la vente de journées de travail à un employeur. Dans un second temps, c’est devenu aussi une manière de faire collectif, de mettre en commun les risques ou les assurances. Aujourd’hui plus de 90% des travailleurs sont salariés. Les travailleurs indépendants représentent une minorité aux revenus très disparates. Qu’en pensons-nous ? Quelles évolutions pressenties ? Robert Castel parle d’effritement du salariat et d’une augmentation de la précarité face à la montée du travail individualiste, de la flexibilité et d’une diminution des CDI. La fantasmagorie du post-salariat fait rage. « Je travaille où je veux, quand je veux, comme je veux, et je gagne plus que ma mère » se rengorge en entretien un jeune auto-entrepreneur travaillant pour Google. Cependant, comme l’explique Dominique Meda, l’envie généralisée aujourd’hui d’un travail comme support de la réalisation de soi entre en confrontation avec la réalité : une très petite proportion de gens font ce qu’ils veulent. Comment faire ? De nombreux discours glorifient et revendiquent le travail passion, désintéressé, engagé, militant, avec du sens. Deux constats : c’est un secteur qui produit tout particulièrement de la précarité, et l’engagement, lui, produit souvent des formes d’auto-exploitation. « J’espère que je ne vais pas plomber l’ambiance » ajoute-t-il. Quelles solutions ? On cite les CAE dans le public, Coopératives d’Activité et d’Emploi, qui accueillent des entrepreneurs salariés au sein d’une structure commune.

On revient sur le rapport de force travail VS non travail. Où est la limite ? La définition est changeante, dépend du contexte culturel. Est-ce que faire du café ou regarder la télé ne pourraient pas être considérés comme du travail, en tant qu’activités créatrices de richesse ? Questions ouvertes que lancent les défenseurs du salaire à vie. Une petite vidéo sur le sujet, en cliquant juste ici.

Revenons un peu plus haut. On a parlé de travail passion. Pierre-Antoine Phulpin est « menuisier 2.0 » passionné. Ingénieur bois de formation, il s’est posé la question suivante : comment créer un travail qui me convient ? Le résultat : « une menuiserie mobile, composée uniquement de matériel portatif que je peux ranger dans une camionnette, véritable interface entre les envies des gens et les possibilités techniques ». Dans sa petite SARL, il y a mis beaucoup d’utopie, et aujourd’hui, ça marche, ça fabrique des ruches en série avec l’apiculteur, des yourtes, des composteurs nouvelle génération, etc. Après un an en solitaire, la découverte d’espaces de coworking – espaces de travail partagés - a véritablement donné un autre élan à son projet. Rencontrer les gens dans la diversité de leurs compétences permet de nourrir les projets des uns et des autres. « Je ne crois plus du tout à l’industrie, je crois plus à l’assemblage des compétences de petites entités très flexibles. »

La richesse de la collaboration est aussi le credo de l’association IDeE, représentée par son président Claude Saos. Cette association de designers strasbourgeois a pour objectif de travailler avec des artisans locaux aux savoir-faire oubliés ou en perdition. Le savoir-faire et le matériau local remis en lumière participent ainsi à la conservation ou la remise en avant de l’identité d’un territoire. C’est l’assemblage de ces idées et savoir-faire pratiques, qui, combinés, forment une nouvelle richesse. Les derniers workshops autour de la poterie alsacienne ou du grès des Vosges ont ainsi remis en valeur ces artisanats. Des résidences à Bataville sont en cours de préparation.

RP#2. Nouveaux territoires du travail

Des lieux pour faire

Se retrouver, se rencontrer, collaborer, s’enrichir mutuellement, mais où ? Quand ? Et comment ? Une des réponses réside peut-être dans l’aboutissement de l’Université Foraine de Rennes, à l’ancien hôpital Pasteur. Ce lieu dés-affecté en plein cœur de la ville, occupé et géré par l’architecte Sophie Ricard et son équipe depuis maintenant quelques années, il a été la réponse spatiale à de nombreuses demandes d’espace pour faire. Faire temporairement. Laisser la place au suivant. Entretenir le lieu, l’améliorer. Aujourd’hui la ville de Rennes a validé cette façon de se partager la ville, de garder un lieu flexible et non affecté, respiration encadrée pour projets mouvants. L’Hôtel Pasteur vit à plein régime. Et on y réfléchit, entre autres, sur ces nouveaux modèles, ces Tiers Lieux pour réinventer la société. Pour approfondir le sujet, c'est juste là !

Antoine Burret, auteur de « Tiers-Lieux, et plus si affinités », a été un de leurs invités, il passe aussi à Bataville nous raconter ces dynamiques émergentes qu’il a expérimenté, exploré, recensé, questionné à travers la France, la Belgique et la Suisse. Alors, qu’est-ce que qu’un Tiers Lieu ? C’est un lieu. Un contenant ouvert, partagé et appropriable, où l’on peut se réunir et faire des choses ensemble, un espace dans lequel on vient travailler, pas forcément de manière salariée. Un Tiers Lieu c’est entre le premier lieu, la maison, et le deuxième, le travail, c’est ni l’un ni l’autre, et un peu des deux, c’est ailleurs. C’est un espace-passerelle, un lieu souvent hybride, équipé ou non, d’un fablab (laboratoire de fabrication – mise à disposition de machines à commande numérique) ou pas. Il ne s’agit pas tant en fait d’un lieu que d’une aventure commune, d’une configuration sociale, « une usine de transformation sociétale ». Le/les concierges d’un Tiers Lieu fait/font l’indispensable lien. Mais attention, « aujourd’hui c’est à la mode, tout le monde en veut. Mais le piège est de mettre l’infrastructure en premier et d’attendre que les gens viennent. La démarche ici est bonne, parce que les gens sont avant. »

Et le numérique là-dedans ? L’émergence du numérique donne une véritable liberté. Le travail devient mobile, on peut l’emporter partout où il y a une connexion réseau. Bataville n’est plus si isolée, et avec l’installation de la fibre en 2017, elle le sera d’autant moins. Avec le numérique émergent aussi d’autres dynamiques, celle de l’open-source par exemple, qui participent à fabriquer du commun.

Question du public : quel rapport avec le sujet travail ? Est-ce que ça fait vivre ? Où est le travail là-dedans ? Un tel lieu est un support qui permet aux porteurs de projets de se lancer. On peut y imaginer des échanges de prestations, un écosystème qui se met en place. Mais c’est vrai que ces modèles en sont encore à leurs débuts, qu’il y a encore beaucoup à inventer. Le public du Tiers Lieu est finalement assez homogène, souvent citadin, a souvent fait des études supérieures, ne trouve pas ce qui lui convient dans le milieu du travail et veut invente quelque chose. Il faut maintenant imaginer un élargissement, continuer de penser les modèles organisationnels et financiers de tels lieux hybrides. Quid par exemple de l’organisation collective (formation, logement, revenu, santé…) ? Quelle gouvernance mettre en place pour que chacun y trouve son intérêt ?

De telles expériences sont autant de pistes de réflexion sur l’évolution de nos manières de travailler, de faire société. Beaucoup requestionnent aujourd’hui les logiques de consommation au profit de logiques de contribution, où chacun peut s’approprier les choses et ainsi avoir d’autant plus envie de s’impliquer.

A Bataville : s’engager, ouvrir des lieux et prendre le temps

Et à Bataville ? Comment devrait-on envisager l’avenir ? Comment donner envie de revenir travailler là ? Comment s’organiser pour accueillir de nouvelles activités ?

« On ne peut que travailler ici, c’est un lieu propice à ça, on y est bien. » clament les designers tandis que d’autres mettent en avant le caractère unique et séduisant de ce cadre entre briques et forêts. Bataville, son architecture, son environnement et son histoire fascinent, apaisent, inspirent. « Bataville c’est un lieu où on se pose des questions. », où on s’est toujours posé des questions. Territoire d’une utopie. C’était le titre de la première rencontre. On y avait entendu que l’utopie, c’est aussi la remise en question de la société, la réinvention de modèles. Aujourd’hui, les activités en place innovent, conçoivent en interne, fabriquent, et les porteurs de projets se posent des questions nouvelles. Et si Bataville se faisait pionnière du travailler autrement, du faire autrement, de la réinvention ?

« L’histoire de la chaussure c’est fini, il vous reste la place ! »

« Oui, mais aujourd’hui, le problème c’est qu’on n’a pas de lieu. » répond Philippe Scheisser, président de l’APEDEC. C’est un peu le paradoxe de l’œuf et la poule : sans lieu on ne peut pas tellement imaginer développer un projet, et sans projet, pourquoi ouvrir des lieux ?

Et si ouvrir des lieux, sans trop planifier, pouvait lancer le processus de remise en mouvement du site ? « L’occupation n’est pas destructrice, elle met en valeur les lieux, et permet de les entretenir ».

« Oui on a besoin d’espace, mais aussi d’avoir une possibilité de se projeter. Et pour cela il faut du temps, du temps long. » rappelle Gaël Leveugle. Et Remy Hamant, vice-président du PNRL et maire de Lindre Basse de renchérir sur le temps nécessaire pour monter un projet. Il rappelle ainsi l’histoire du projet de Meisenthal, dont l’activité verrière a cessé en 1960, où la réflexion s’est enclenchée seulement en 1992 par des activités très minimes, et qui aujourd’hui, en 2016, fait l’objet d’un projet architectural d’envergure.

Imaginer le temps long, c’est laisser le temps aux projets de se construire, de trouver leurs marques, c’est laisser le temps à un modèle économique et organisationnel d’être pensé en avançant, c’est laisser le temps à un groupe de se forger, au commun de prendre force.

Alors il faudra trouver l’équilibre, entre le temporaire et le semi-pérenne, pour faire bouger, provoquer les étincelles qui lancent les mouvements, tout en laissant les idées mûrir.

Le rôle des collectivités ? Laisser le temps est un acte politique, décider d’enclencher les choses, de faire les premiers pas, d’ouvrir, d’impulser la création du commun aussi.

En complément, une vidéo réalisée par Mélanie Hugot et Manon Pradier, en cliquant là.

RP#2. Nouveaux territoires du travail

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